Mon corps appelle. Il crie même. Mais je ne comprends plus sa langue.
Les repas ne sont plus des moments de vie. Ce ne sont que des muscles qui bougent mécaniquement, sans conscience, sans présence. Je suis à côté de moi-même. Une distance s’est créée entre moi et le point où je me sentais accompagnée, proche de moi-même. Cette distance s’étire chaque jour un peu plus.
Mon corps a besoin de moi. Je le sais. Mais je peine à me mettre en mouvement pour l’aider. Je suis comme paralysée.
Ce n’est pas de l’ignorance. Ce n’est pas du refus. C’est une impossibilité pure et simple. Un mur invisible entre ce que je sais et ce que je peux faire. Je veux et je ne peux pas en même temps.
La paralysie, ce n’est pas l’immobilité totale. Il y a des moments où ça passe. Où j’arrive à faire l’effort. Mais en général, c’est pour les autres. Pour ne pas gâcher un moment de partage et d’amour. Dans ces moments-là, je trouve la force. Le mur devient franchissable quand il s’agit de préserver le lien, de ne pas faire souffrir ceux que j’aime.
Mais pour moi seule ? Le mur reste épais. Comme si je ne valais pas le même effort. Comme si les autres méritaient que je lutte contre la paralysie, mais pas moi. Les ressources existent puisque je les mobilise pour eux mais elles ne peuvent pas être activées juste pour moi.
Il y a cette douleur qui m’accompagne constamment : celle de faire du mal à ceux que j’aime. Je la porte partout. Elle est là quand je les regarde, quand je vois l’inquiétude grandir dans leurs yeux.
C’est étrange, cette hiérarchie. Je parle de la douleur que je leur inflige, mais pas encore de celle que je m’inflige à moi-même. Comme si, dans l’équation de la souffrance, les autres comptaient plus que moi. Comme si ma propre douleur était moins importante, moins légitime.
On m’a demandé si je réalisais que j’étais aussi quelqu’un qui mériterait d’être aimée par moi-même. Que si mon corps a besoin de moi, c’est peut-être aussi parce que j’ai besoin de moi. Pas seulement pour les autres. Pour moi.
Pour l’instant, ce n’est pas à ma portée. Je ne peux pas mentir là-dessus. M’aimer moi-même, agir pour moi seule, ce n’est pas accessible maintenant. Pas « jamais ». Pas « impossible ». Juste… pas pour l’instant.
Il y a quand même quelque chose dans ce « pas pour l’instant ». Une ouverture temporelle. L’idée que peut-être, un jour, ça pourrait le devenir. Sans savoir quand, sans savoir comment.

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